

Aux portes de Combs-la –Ville, je passe sous la N 104, rugissante, vrombissante. Les petites routes blanche empruntées ce matin (je ne prends que de la blanche) se sont densifiées. Les autos vont être mes nouveaux compagnons pour les huit prochains jours, faudra patienter pour retrouver vaches et tracteurs. A Combs-la-Ville, Julien Quentin, de la MJC l’Oreille Cassée, me guide en moto escorte jusqu’à la médiathèque. Une pimpante équipe et une pimpante Cécile m’y reçoivent, j’ai déployé mes tréteaux roulants dans un petit forum miniature. On y passe un beau moment, intime, joyeux, et aujourd’hui aussi, rythmé par un doux ronflement, décidément, un petit garçon, encore, est tombé chez Morphée, pouf, au milieu du spectacle. Bidule aurait-il des vertus sophrologiques ? Mystère et boule de gomme. Ensuite, Philippe Meyer a fait des siennes. Il se trouve que l’an dernier, suite au passage des Verres Fumés dans la Prochaine fois je vous le chanterai sur France Inter, une paire d’oreille avait fait tilt, deux paires d’oreilles étaient du coup venues à l’Européen pour le prologue de Paris-Sète à bicyclette ; et ce soir, voilà donc cinq paires d’oreilles qui m’accueillent chez elles pour un gîte impromptu et un festin de saveurs. Deux petites blondinettes bondissent partout, excitées comme deux puces, demandant toutes les minutes « où il est David Sire, où il est ? ». J’ai droit à un dessin-portrait, un scoubidou, un paquet de sourires. C’est ainsi que j’ai passé une délicieuse soirée chez Céline et Ludovic, quelque part aux franges de Paris, à la Varenne Jarcy. Merci Meyer !




Sens. Le panneau d’entrée de la ville du même nom fut photographié l’an dernier. C’était la deuxième étape du Paris-Sète à bicyclette. Petit rituel poursuivi cette année depuis le départ de Strasbourg, à chaque arrivée d’étape donc, photo du panneau. Quant à celui de Sens, il flotte chaque soir accroché à cette queue de comète qui poursuit ma carriole, fil à linge improbable où sèchent à l’unisson : carte IGN, chaussettes, maillot jaune, photos, dessins, aquarelle du grand-père. Et Sens, au beau milieu, pour donner le la. Ce soir, je fais halte au Maquis, Vareilles, à quelques encablures de là. Et demain je couperai la trajectoire de l’an dernier. Paris-Sète, Strasbourg-Ouessant, sorte de signe de croix géographique grandeur nature. En parlant de maillot jaune, j’ai tout à l’heure traversé un village nommé « Le Champion », forcément j’y ai rejoué un instant quelques grandioses arrivées du Tour de France, sous les yeux impassibles d’une basse-cour en liberté, mon seul public. Au Maquis, arrivée sous escorte vélocipédique, et devant le café-concert, une cousine de Mulette : aux couleurs du Maquis (rouge et or) une pimpante petite charriote venue nous accueillir. J’aime bien ici. Tout est à vendre, café brocante chaleureux et vivant. La première fois où j’y ai joué, j’avais troqué mon cachet contre deux chaises et un fauteuil. Pour des raisons évidentes, cette fois-ci je m’abstiendrai. Au concert, bien du monde, et surtout le retour d’un petit Pierre, rencontré l’an dernier à l’étape d’Auxerre. Pierre, six ans et des brouettes, plus connu sous le nom de Pamplemousse, étant donné qu’à chaque fois qu’il vient m’écouter, il se colle un troisième œil en plein milieu du front : une ovale étiquette de pamplemousse. Son frère est également venu, même signe de ralliement. Petit frérot plus jeune aussi et qui se mettra à ronfler comme une locomotive au beau milieu du spectacle. Au moins il n’aura pas entendu les licencieuses paroles de la Poulie Chinoise… Demain, retour en civilisation.


Le Chaudron, plein à craquer, bouillonna à gros bouillons. Certains d’Essoyes étaient revenus, certains reviendront demain au Maquis de Vareilles, promis. Et puis comme on se rapproche de Paris, on se donne rendez-vous avec d’autres pour un autre chaudron, que j’aime tant : le théâtre de l’Européen, le 7 juin, pour la 19ème étape. On me promet aussi de souffler consciencieusement vers l’ouest, jusqu’au 21 juin. La somme des ces centaines de souffles, cueillis soir après soir depuis deux semaines, finira-t-elle par faire un grand vent arrière qui me propulsera jusqu’à Ouessant ? Sûrement. Cette journée à Auxon avait un avant-goût d’estival festival : ronde de bénévoles préparant la soirée, bouquets que l’on cueille et dispose, tentes et grandes tablées que l’on dresse, barbecues qui s’allument, fébrile impatience partout perceptible. Cela, sous la sémillante prunelle d’un Michel Joubert toujours en verve. Le Festival en Othe (http://www.festivalenothe.org) entame sa dix-neuvième édition, dix-neuf ans à tisser des chansons et des mots dans ce beau territoire, au plus proche de ceux qui y vivent. Un goût de la proximité, de l’intimité et de l’inattendu qui nous a rapproché, comme ce fut le cas avec Fleur des Chants en Meurthe-et-Moselle et Chants de Gouttière dans la Haute-Marne. Petit rat des champs, je me sens comme un poisson dans l’eau de ces campagnes. Elle me plait et m’élargit, cette tournée vélocipédique qui patiemment égrène quelques noms de villages inconnus des autres villages : à Marmesse, ils ne connaissaient pas Auxon qui eux-mêmes n’avaient jamais ouï les doux noms de Clinchamp, Vaucourt, ou Quelven qui m’attend plus loin. Loin des grandes autoroutes, des collections de villes phares dites incontournables, j’ai enfin le sentiment de tracer un sillon bien à moi. Je l’ai retrouvé, le sens.

Hier soir j’ai rencontré : un reporter philosophe, un vigneron qui ne s’en laisse pas conter, un homme blessé, un antilibraire. On s’est éclairé à l’halogène de chantier- heureusement j’ai emporté quelques gélatines -, et le spectacle s’est fini en compagnie d’un petit bonhomme de 5 ans « monté » sur scène aux côtés de Bidule ; il a sagement tenu ma boîte aux lettres d’apprenti postier, le temps d’un Ours fredonné à l’unisson. C’était un peu comme à la maison, concert au salon, au milieu des objets de la vie quotidienne. La Villa de l’Extra. Ensuite on a bu quelques coupes de champagne du vigneron, ce qui m’a permis de poursuivre la trajectoire œnologique commencée avec le Riesling à Strasbourg. Plus tard, quelques mots en direct avec Eric Lange, « Allô la planète ? », sur France Inter. Raconter quelques bouts, forcément parcellaires. Au matin, j’ai pris congé de mon hôte pianiste, Jacky Champagne. Tony l’antilibraire m’a retrouvé trente kilomètres plus loin, on a cassé la croûte à Chaource, il m’a offert le repas, quelques pistes de lectures et surtout deux petits écrits, dont le gigantesque – non par sa taille - texte de Stig Dagerman : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Je vais le relire, je me souviens que le premier contact m’avait laissé le cœur béant. Pour les curieux, l’antilibraire nous en raconte un peu ici : http://antilibraire.free.fr. Tout cela n’est pas pour me déplaire, surtout s’il s’agit avant tout, de s’amuser. Après j’ai rallié Auxon, au pays d’Othe. J’y suis accueilli par une foule (métaphorique) en délire (métaphorique) constituée de deux joyeuses majorettes, elles-mêmes métaphoriques. Demain, le Festival en Othe, qui battra son plein début juillet, fait sa soirée de lancement, j’y aurai belle place, dans un petit volcan au doux nom de Chaudron.

Serpentins entre les gouttes ce matin. L’Aube remplace la Haute-Marne au bout de quelques kilomètres. Forêts touffues, un peu mystérieuses. Il n’y a guère que 36 kilomètres pour rallier Essoyes, mais le vent d’ouest est de la partie, comme jamais depuis le départ. Peu m’importe. J’ai décidé de filer la métaphore. Strasbourg-Ouessant à vélo volant, à contrepied des vents dominants. Qu’ils soient bien réels comme ce matin, ou bien culturels, politiques et économiques. Ces cinq semaines patientes, d’est en ouest, prennent peu à peu conscience d’autre chose que de leur seul geste troubadour. Elles écrivent aussi, à grands coups de mollets et de paroles – souvent balbutiantes, et le revendiquant -, un refus de la vitesse, de l’accumulation, du chiffre et de la norme. Refus des supertrucs er superstructures. Refus joyeux et ferme de tous ces ogres contemporains. Je ne veux pas être une boite. Je veux garder mes terrains vagues. Oui. C’est ce que je médite, en serpentant tout doux, têtu et entêté devant ce grand vent d’ouest.

Relâche à Marmesse-plage. Pour la première fois depuis dix jours, je laisse reposer le bitume saltimbanque. Il est doux de s’arrêter, aussi. Je profite de ce radieux lundi chez Marie-Rose (la dite Mimi, granuleuse voix de contralto et prunelle bien campée) et Jean-Paul. On devise à l’ombre, dans l’eau de l’étang, à table. Depuis le départ, je n’ai cessé de rencontrer des personnes comme eux, humanistes militants. Peut-être le mouvement attire-t-il le mouvement. On se réveille mutuellement. J’égrène dans ma tête ces visages et prénoms déjà nombreux rencontrés depuis Strasbourg. Heureux. Dans la matinée j’ai requinqué et rafistolé la boîte de Pablo Pares, l’empailleur de bulles de savon qui me confectionna l’an dernier ce si joli tabernacle mis à la proue de mon vélo : deux cuisses et une tête, le tout pédalant sous le scintillement de quelques diodes. Pour qui s’interroge sur l’empailleur de bulles de savon, c’est ici : http://www.pablo-pares.com . Cela m’a valu de rencontrer un autre sculpteur, qui plus est un sculpteur de géants, filiformes poèmes d’acier ; Michel Boussard m’a prêté main forte pour l’opération en question. Pour qui s’interroge sur les filiformes poèmes d’acier, c’est ici : http://www.michelboussard.com . Ce soir je reprends mes habitudes culinaires et engloutis trois assiettes de spaghettis en prévision de la suite. Demain je bascule au cœur du champagne, Essoyes, Villa de l’Extra, rue de l’Extra. Puis Auxon, Vareilles, Combs-la-Ville, déjà bientôt Paris, le mi-chemin.
Une histoire de Bidule…



